đź’ Deep Ecology
Pour parler de ce qu’est la deep ecology, l’écologie profonde selon sa traduction française, on peut commencer par rappeler ce qu’est l’écologie tout court.
Il s’agit bien d’une science, d’un savoir (logos), qui porte sur notre habitat (oikos). À cause de l’approche dualiste, réductionniste et mécaniste de la science contemporaine, l’écologie ne s’occupe que des aspects observables et quantitatifs d’un environnement extérieur, sans tenir compte de ses valeurs intrinsèques.
L’écologie profonde, quant à elle, prend en compte les aspects quantitatifs mais va également mener une recherche qualitative et intersubjective. Cela veut dire que, lors de la recherche, il faut impérativement impliquer l’observateur en tant que participant et explorer sa subjectivité.
Par exemple, quand on étudie l’écologie d’une rivière, on se pose des questions d’ordre relationnel et éthique telles que:
Quelle est la relation entre nous ?
Suis-je en train d’étudier la rivière pour aider la rivière à régénérer son eau ou bien pour faire un barrage et construire une centrale électrique ?
Est-ce que cette relation est juste, est-ce que mes actions sont en cohérence avec mon éthique ?
Mais on observe Ă©galement la dimension qualitative de son propre ĂŞtre, le mental, le corps :
Est-ce que je me sens plus joyeux, plus relaxé quand j’étudie ce sujet ou lors de mes explorations sur le terrain? Est-ce que le fait de découvrir et de connaître un écosystème concret a un impact sur moi ?
Est-ce que le fait d’établir une relation avec la rivière pourrait permettre l’émergence de certaines valeurs ?
Est-ce que ces valeurs peuvent faire naître en moi des actions concrètes, des changements d’attitude ?
Nous pouvons dire que l’écologie profonde est une manière holistique (qui prend compte plusieurs dimensions) et donc plus complète d’étudier le vivant, et qui questionne notre rôle en son sein.
Sylvain Tesson a cette belle phrase « On pouvait s’échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant ». Malheureusement, l’écologie d’aujourd’hui passe à côté du vivant.
L’écologie, une voie de sagesse
Le créateur de l’écologie profonde est le philosophe norvégien Arne Naess (1912-2009). Depuis l’enfance, lors de ses excursions en pleine nature, il ressentait la montagne comme un être vivant, dont émanaient des qualités telles que la bienveillance, la magnificence et la générosité. Ses sentiments étaient si grands qu'il s'est juré de vivre dans sa montagne dès qu'il serait assez grand, et aussi longtemps qu'il le pourrait.
Au cours de ses longues périodes de vie près de sa montagne bien-aimée, il s'est peu à peu demandé comment les qualités vivantes étonnantes et parfois irrésistibles de la roche, du vent et de la glace qui encerclaient son ermitage, au-dessus de la limite des arbres, pouvaient l'aider à découvrir une façon de vivre qui soit bonne.
L'écologie profonde était la réponse à cette question. Elle vise à aider les individus à explorer les implications éthiques de leur sentiment de lien profond avec la nature, et à ancrer ces idées éthiques dans une action pratique. L'accent mis sur l'action est ce qui distingue l'écologie profonde des autres écosophies. L'idée la plus fondamentale de ce mouvement est peut-être que toute vie a une valeur intrinsèque, indépendamment de sa valeur pour les humains.
Pour Stephan Harding professeur d’Écologie profonde au Schumacher College (UK) et ami d’Arne Naess, l’écologie profonde a trois sens radicalement interconnectés à l’adjectif “profond”. En travaillant sur ces trois aspects en soi, on peut commencer à développer ce que Naess appelle son écosophie personnelle ou sa sagesse écologique - une façon d'être au monde qui minimise les dommages causés à la nature tout en renforçant son propre sentiment de crainte, d'émerveillement et d'appartenance.
Il y a d'abord l'expérience profonde, c'est-à -dire le sentiment de réveil prodigieux dans Gaia (la Terre). L'expérience profonde n'a pas besoin d'être dramatique, ni d'être ressentie uniquement dans les zones sauvages, car il existe de nombreuses sortes d'expériences profondes. Certaines personnes en font l'expérience en s'occupant de petites jardinières en ville, d'autres éprouvent un sentiment continu de connexion.
Ma propre pratique m'a montré que pour la plupart d'entre nous, l'expérience profonde se trouve juste sous la surface de la conscience quotidienne, et qu'un léger changement de contexte peut facilement la rendre visible. L'expérience profonde est facile à évoquer, mais ses implications éthiques sont plus difficiles à assimiler.
2. L’assimilation se produit lorsque l'on s'engage dans une profonde remise en question de soi et de la société. En s'interrogeant sur soi-même, on se demande si l'on vit d'une manière cohérente avec le sentiment général de notre expérience profonde, en utilisant l'esprit rationnel pour démêler le réseau de connexions entre les hypothèses et les actions à tous les niveaux de sa vie, afin d'établir un point de vue éthique qui, bien que provisoire et toujours en révision, peut aider à guider nos choix de vie.
En questionnant la société, on cherche à comprendre ses hypothèses sous-jacentes dans une perspective écologique, en examinant les origines psychologiques collectives tant de la crise écologique et que des crises connexes de la paix et de la justice sociale. Cette remise en question profonde des hypothèses fondamentales de notre culture contraste fortement avec le greenwashing et l'approche superficielle ou réformiste dominante. Cette dernière tente de garantir la poursuite des activités habituelles en préconisant ce que l'on appelle l'écologisation du commerce et de l'industrie, par le biais d'une série de mesures telles que la prévention de la pollution et la protection de la biodiversité (en raison de sa valeur monétaire, de sa valeur médicale ou de sa capacité à réguler le climat).
3. Enfin, on explore notre engagement profond pour le travail de changement par des moyens pacifiques et démocratiques, ce qui à son tour permet d'approfondir nos expériences et ainsi créer un cycle vertueux.
Dans son livre “La panthère des neiges” Sylvain Tesson nous raconte son expérience profonde lors de son excursion et immersion sur les plateaux du Tibet avec le photographe Munier.
Son expérience fait émerger en lui une conscience écologique profonde et il se rend compte de l’interdépendance du monde ainsi que de son appartenance à la communauté du vivant.
« J’ai beaucoup circulé, j’ai été regardé et je n’en savais rien » : c’était mon nouveau psaume et je le marmonnais à la mode tibétaine, en bourdonnant. Il résumait ma vie.
Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. Je m’acquittais de mon ancienne indifférence par ce double exercice de l’attention et de la patience, appelons cela de l’amour.
Je venais de le comprendre : le jardin de l’homme est peuplé de présences. »
En pleine extinction de masse, n’avons-nous pas besoin de sentir et repenser notre rôle dans l’écosystème de Gaia? D’agir en conséquence ?
Êtes-vous prêt à prendre votre expérience directe au sérieux ? Quand vous faites un pas vers la vie, la vie en fait deux vers vous…
Guillem Caballero